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Maureen Forrester (née le 25 juillet, 1930) a reçu plusieurs titres et appellations: professeure influente, administratrice vedette du Conseil des Arts, ambassadrice du Canada, trésor national. Mais ce qui définit le mieux Maureen Forrester, c’est sans doute qu’elle ait été et qu’elle demeure toujours le plus célèbre contralto au Canada. Dans sa carrière qui a couvert la deuxième moitié du 20e siècle, Forrester s’est distinguée comme interprète du lied, de la musique symphonique, de l’oratorio et de l’opéra, avec un répertoire allant du baroque au contemporain. Elle est membre de l’Ordre du Canada et a reçu pratiquement tous les prix et honneurs possibles, dont 30 doctorats honorifiques. Au cours de sa longue carrière, Forrester a enrichi l’univers de la musique classique de façon incommensurable. Née à Montréal au sein d’une famille de classe ouvrière de quatre enfants, Forrester a dû abandonner l’école à l’âge de 13 ans pour travailler. Bien que la famille fût très pauvre à l’époque, la mère de la jeune Maureen l’a encouragée à étudier le piano et à chanter dans les chorales d’églises. J.W. McConnell, l’éditeur du Montreal Star, a reconnu son talent et a financé ses études pendant plus d’une décennie. Forrester a étudié la voix avec le baryton hollandais Bernard Diamant, sans doute le professeur le plus important de sa carrière. En 1951, elle a fait ses débuts sur scène à Montréal dans The Music Makers d’Elgar. En 1953, elle a obtenu son premier rôle à l’opéra, soit celui d’une couturière dans Louise de Charpentier. Forrester n’a pas tardé à devenir célèbre. En 1956, elle a fait ses débuts à New York dans un récital au Town Hall. La jeune canadienne a connu un moment déterminant en 1957, lorsque le célèbre maestro Bruno Walter, en fin de carrière, l’a choisie en tant que contralto solo pour la Symphonie no 2 de Mahler. Ce dernier était si emballé par la voix de Forrester qu’il l’a entraînée personnellement à interpréter d’autres œuvres de Mahler, notamment Das Lied von der Erde, qui avait un sens tout particulier pour Walter, puisqu’il a dirigé la pièce lors de sa première, six mois après la mort de Mahler. Sous la tutelle de Walter, Forrester est devenue une des interprètes de Mahler les plus célèbres de notre temps, et elle a collaboré avec le maestro à de nombreuses reprises. Un des plus grands regrets de Forrester est de ne pas avoir enregistré Das Lied avec Walter en raison de difficultés contractuelles. Heureusement pour nous, cette collaboration a été conservée dans un enregistrement en direct du tout dernier Das Lied de Walter, avec l’Orchestre philharmonique de New York au Carnegie Hall en 1960. L’Abschied que Forrester a interprété cette soirée-là était des plus émouvants, un débordement lyrique continu d’une demi-heure, alliant beauté tonale et un sens profond de spiritualité. L’interprétation est maintenant reproduite sur ce CD commémoratif. À son apogée, la voix de Forrester était véritablement une force de la nature, un son volumineux caractérisé par un timbre sombre et opulent, utilisé avec intelligence, goût musical et perspicacité. D’une variété impressionnante, le répertoire de Forrester s’étalait sur plus de trois siècles, de Bach et Handel à Wagner, incluant aussi de nombreuses œuvres du 20e siècle. La chanteuse s’est aussi faite la championne de la musique contemporaine en interprétant nombre d’œuvres écrites pour elle par des compositeurs canadiens. Forrester affectionnait particulièrement The Confession Stone, une œuvre que le compositeur canadien Robert Fleming a écrite pour elle et qui se retrouve sur ce disque. Elle a interprété l’œuvre lors de sa première et en a donné de nombreuses performances subséquentes. Malgré son succès international, Forrester est toujours demeurée fidèle à ses racines, donnant en moyenne trente prestations par année au Canada et se produisant régulièrement avec les orchestres symphoniques de Montréal et de Toronto. Dans les dernières années de sa carrière, Forrester chantait de plus en plus d’opéra, et elle a été saluée pour plusieurs de ses rôles, dont Brangaene dans Tristan und Isolde, Madame Flora dans The Medium, Erda dans Das Rheingold et Siegfried, Ulrica dans Un ballo in maschera, Hérodias dans Salomé, Clytemnestre dans Elektra et Madame de Croissy dans Les dialogues des Carmélites.
Mais par-dessus tout, c’est son interprétation des œuvres de Mahler et des lieder en général qui a laissé l’impression la plus indélébile sur son public. Se définissant elle-même comme une personne heureuse, Forrester ne semblerait pas avoir le tempérament pour interpréter ces cycles de lieder moroses. Dans son autobiographie, Out of Character, Forrester affirme que, pour chanter ce répertoire triste, elle s’inspirait d’un moment à la fin de la deuxième symphonie de Mahler, une mesure qui la faisait immanquablement pleurer et la mettait ainsi dans le bon état d’esprit. Elle a chanté avec les plus grands chefs d’orchestre : Walter, Szell, Stokoski, Klemperer, Reiner, Krips, von Karajan, Bernstein, Beecham, Barbirolli, Ormandy, Maazel, Steinberg, Fricsay, Ozawa et Davis. Elle a aussi travaillé avec de jeunes maestros, tels que Riccardo Muti et James Levine au début de leurs carrières. Par contre, beaucoup considèrent son travail en collaboration avec Bruno Walter sur le répertoire de Mahler comme étant sa contribution la plus remarquable. Vers la fin des années 80, Forrester avait ralenti son rythme de vie, voyageant moins et exerçant la fonction de chancelière à l’Université Wilfrid Laurier à Waterloo, en Ontario, tout en continuant de donner des concerts. En 1995, le pianiste David Warrack a composé Interpretations of a Life, une collection de chansons aigres-douces inspirées de la vie de la chanteuse. Les deux ont présenté l’œuvre en tournée à travers le Canada. À l’approche du nouveau millénaire, Forrester affichait de plus en plus de signes d’une maladie redoutable, la démence. En juin 2001, elle a donné sa dernière prestation publique, soit un concert bénéfice pour la Toronto Sinfonietta. Aujourd’hui, elle réside dans un établissement de soins prolongés. Pour tous ceux qui ont apprécié son talent d’artiste sur scène, nous avons heureusement préservé ses nombreux enregistrements pour la postérité. Ce nouveau disque commémoratif comporte le cycle de lieder de Schumann Liederkreis Op. 39, The Confession Stone de Robert Fleming et surtout, son incomparable « Abschied » de Das Lied von der Erde. C’est un hommage affectueux à une grande artiste.
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